Bleu : histoire d’une couleur – Michel Pastoureau

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Bleu : histoire d'une couleur - Michel Pastoureau

Bleu – Résumé

L’histoire de la couleur bleue dans les sociétés européennes est celle d’un complet renversement : pour les Grecs et les Romains, cette couleur compte peu et est même désagréable à l’œil ; c’est une couleur barbare. Or aujourd’hui, partout en Europe, le bleu est de très loin la couleur préférée (devant le vert et le rouge). Michel Pastoureau raconte l’histoire de ce renversement, mettant l’accent sur les pratiques sociale de la couleur (lexiques, étoffes et vêtements, vie quotidienne, symboles) et sur sa place dans la création littéraire et artistique. Il montre d’abord le désintérêt pour le bleu dans les sociétés antiques, puis suit la montée et la valorisation progressives des tons bleus tout au long du Moyen Âge et de l’époque moderne. Enfin, il met en valeur le triomphe du bleu à l’époque contemporaine, dresse un bilan de ses emplois et significations et s’interroge sur son avenir

Édition Point
240 pages
Critique d’art, encyclopédie, histoire et humanités

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À propos de l’auteur : Michel Pastoureau est un historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l’héraldique. Il est historien, archiviste, paléographe et directeur d’études à l’École pratique des hautes études (4e section), installée à la Sorbonne, où il occupe depuis 1983 la chaire d’histoire de la symbolique occidentale. Il a publié une quarantaine d’ouvrages consacrés à l’histoire des couleurs, des animaux et des symboles. Ses premiers travaux portaient sur l’histoire des emblèmes et les domaines qui s’y rattachent.

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Fiche de lecture

Cet ouvrage de Michel Pastoureau propose plusieurs réflexions mobilisant plusieurs disciplines : anthropologie, linguistique, histoire de l’art. Après avoir publié son Dictionnaire des couleurs de notre temps en 1992, Michel Pastoureau donne une vision globale du changement de valeurs et de sensibilité chromatique que la couleur bleue acquiert de l’Antiquité à nos jours.

La couleur est-elle un fait culturel et linguistique ?

Pour Michel Pastoureau, toutes les techniques – peintures, vitraux, émaux, étoffes, blasons, pierres précieuses, orfèvrerie – sont nécessaires pour exprimer et définir la couleur. C’est d’autant plus vrai pour le bleu qui serait lié à des contraintes matérielles, techniques, picturales, pigmentaire, chimiques, géologiques, esthétiques et économiques. En effet, selon l’auteur, l’histoire de la perception du bleu nécessite surtout une histoire de l’industrie teinturière. Michel Pastoureau procède donc à une longue analyse de l’importation de la guède et de l’indigo, de sa commercialisation et des procédés techniques pour en extraire cette précieuse couleur bleu. Comme si, l’industrialisation de la couleur en permettait une évolution sociale et une modification de la perception.  

En dressant une histoire de la teinturerie, Michel Pastoureau permet une mise en lumière des conflits socio-économiques jusqu’au XVIe siècle qui ont une répercussion directe sur la signification et la perception symbolique du bleu. C’est peut-être pour cette raison qu’il insiste autant sur l’importance du statut de l’artisan, des pratiques de savoir-faire et habituelles artisanales dans la perception d’une couleur. 

En mettant l’accent sur les pratiques économiques et sociales, Michel Pastoureau utilise les disciplines les plus diverses dont la linguistique et la lexicologie pour montrer l’importance de l’évolution du langage dans la perception de la couleur bleue.  Et progressivement, le lecteur s’aperçoit qu’il y a un écart considérable entre époques, sociétés et individus pour nommer la couleur réelle, la couleur perçue et la couleur nommée.

Le langage relève d’une culture, de ce que l’on est capable de voir.

Pour Michel Pastoureau, il est important de mener une enquête heuristique et philologique pour définir la symbolique des couleurs. Selon lui, la perception d’une couleur est liée à la formation et au fonctionnement d’un lexique avec ses spécificités. Cette perception serait même liée aux goûts individuels d’une personne, goûts influencés par un goût collectif et un phénomène de mode relayé le langage.

Le rôle sociale, liturgique et politique de la couleur bleue 

Habitudes du temps ou usages ayant cours dans une période et une société données, la perception de la couleur bleue est aussi indissociable des traditions locales ou ancestrales. En effet, selon Pastoureau, « c’est la société qui fait la couleur […] par l’artiste ou le savant ; encore moins l’appareil biologique de l’être humain ou le spectacle de la nature ».

De plus, la sensibilité ou la tendance collective permet aussi une réorganisation de la hiérarchie des couleurs et par là même des codes sociaux et des systèmes de pensées. Michel Pastoureau insiste bien sur l’importance des effets de mode (gravures, publicité, vêtements). La couleur aide à classer, à associer, à opposer et à hiérarchise. Elle a une fonction classificatoire. Cet ouvrage montre ainsi que les groupes sociaux se distinguent toujours par la couleur pour des raisons économiques, éthiques ou idéologiques.

La couleur devient une marque distinctive liée à des habitudes quotidiennes. Au Moyen-âge, par exemple, la perception de la couleur bleue est dépendante des codes de couleurs déterminés par la liturgie, les réformes ou les décrets politiques ou en fonction d’une promotion théologique et artistique. Dans le même ordre d’idées, Michel Pastoureau explique comment la couleur bleue devient un signe de reconnaissance ou de provocation en dehors du domaine vestimentaire par l’usage de l’emblème royale ou nationale. Il montre comment tout un groupe de personnes se forge une même culture en adoptant une couleur héraldisée et symbolique. Si le drapeau rouge est symbole de la misère, du peuple opprimé, révolté et prêt à se dresser contre les tyrannies, le drapeau blanc joue un rôle important dans la mise en scène de la royauté. Ainsi, selon Michel Pastoureau, la couleur est aussi une force symbolique.

Une histoire anthropologique de la perception ?

Cette synthèse historique aborde de nombreuses facettes du domaine de l’histoire culturelle par l’intermédiaire de la perception des couleurs. Pourtant, bien que l’auteur ait fait le choix de la simplicité d’une démarche diachronique pour mener son étude, son analyse concerne largement les systèmes socio-symboliques que la couleur concrétise.

Dans ce petit livre, l’histoire des perceptions et de la couleur est transdisciplinaire. C’est d’ailleurs un objet d’analyse qui suscite depuis longtemps les interrogations d’un grand nombre d’historiens depuis l’Antiquité. L’analyse de Michel Pastoureau est donc une excellente synthèse des usages et des symboliques de la couleur bleu, couleur fabriquée, maîtrisée et diffusée de manière variée aux cours des siècles.

Les points forts qui ressortent de cet ouvrage.

L’auteur propose une approche diversifiée de la perception de la couleur. Cette dernière est d’ailleurs plutôt comprise comme une construction culturelle qu’un phénomène purement naturel. Elle requiert donc une approche croisée de l’histoire de l’art, de l’histoire sociale, de l’histoire des sensibilités et de l’histoire des techniques.

Finalement, les quelque deux cents pages de ce livre permettent bien de comprendre les pratiques et les théories faisant de la couleur un élément constitutif de la culture d’une société dans une période précise. La couleur est liée à la société dans laquelle elle est perçue.

Ainsi, pour résumer rapidement, cette analyse historique de la perception devient science de la culture. Elle s’intéresse aux pratiques sociales, liturgiques et religieuses de la couleur. Elle explique les spécificités de langage et les enjeux de vocabulaire. Enfin, elle s’intéresse aux pratiques habituelles, politiques, religieuses et sociales qui établissent les codes et les usages culturels d’une communauté. La couleur bleue n’est plus seulement un phénomène optique, mais également un fait sensoriel et culturel.

Conclusion

Michel Pastoureau retrace la complexité de l’expérience de la couleur grâce aux pratiques habituelles ancrées dans la vie quotidienne et matérielle : la teinturerie et les modes vestimentaires, le langage, les pratiques picturales, les rituels et la liturgie, le droit et les réformes politiques. S’ajoute à ces domaines, une histoire scientifique et visuelle des couleurs. Finalement, l’analyse de Michel Pastoureau montre que la couleur bleue est surtout liée à des problèmes de fabrication, des problèmes sociologiques et idéologiques dont le système de classement est dépendant de tendances et d’habitudes culturelles collectives.  

Le bleu ne fait pas de bruit, c’est une couleur sans arrière-pensée qui apprivoise le regard, le laisse venir pour qu’il s’enfonce est se noie sans se rendre compte de rien. Il est propice à la disparition. […] Il s’agit d’une résonnance spéciale de l’air, un climat, une teinte née du vide et ajouté au vide aussi changeant dans la tête de l’homme que dans les cieux. L’espace que nous traversons est ce bleu terrestre invisible qui fait corps avec nous.

Maulpoix, Une histoire du bleu, 1992

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