Faut-il supprimer les facs de Sciences Humaines ?

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Faut-il supprimer les facs de sciences humaines ?

La question des débouchés en Sciences Humaines a toujours été un secret de Polichinelle. Rentabilité économique, employabilité, besoins sociétaux… à quoi servent les facs de Sciences Humaines si les perspectives métiers sont quasi-inexistantes ? C’est un sujet pénible. Les questions sont nombreuses et épineuses. J’aimerais en parler dans cet article, car elles sont plus que jamais d’actualité.

Les sciences humaines sont-elles devenues inutiles ?

En 2015, le Japon a fermé plusieurs départements de Sciences Humaines et sociales, car jugé peu utile. Depuis septembre 2021, l’université du Rwanda a également entamé un processus de suppression de filières à faible employabilité, parmi lesquelles l’anthropologie, la philosophie, les arts et la sociologie.

Je m’interroge donc, parce qu’avant la fin de mon master (en 2014), j’ai rarement entendu parler d’insertion professionnelle. Peu d’universitaires de SHS m’ont semblé concernés par la question de l’employabilité de la matière qu’ils enseignaient (même si des efforts sont faits très progressivement…). Comme si l’assise confortable de leur statut les projetait à des années-lumière des réalités professionnelles. Certes, l’université propose du théorique, mais de fait, les étudiants ont rarement la possibilité de signer un contrat pro ou d’apprentissage. Il en va de même pour les stages (non-rémunérés le plus souvent) qui s’insèrent difficilement dans l’emploi du temps universitaire…

Alors doit-on restreindre l’accès aux filières de Sciences Humaines pour limiter les déconvenues ? Faut-il arrêter d’accepter des étudiants dans ces filières s’ils n’ont pas de projets définis ? D’autant que, jamais les difficultés d’accès aux métiers de maître de conférence ou de conservateur, deux métiers phares de la filière Histoire de l’art, ne sont abordés lorsqu’on débute…

La richesse culturelle et/ou humaine ne fait pas manger !

Alors, faut-il favoriser une éducation purement technique et professionnelle ? Toutes ces questions sont difficiles à entendre. Je ne dis pas qu’elles sont justifiées, mais on peut (doit) les poser. Moi-même, aujourd’hui, avec un doctorat en Histoire de l’art, j’attends toujours à la porte des concours pour devenir maître de conférences. Après quatre refus pour un poste d’A.T.E.R, certains ne comprennent pas que le statut de vacataire ne me suffit plus. Malheureusement, si les savoirs dispensés en SHS sont riches et plus qu’utiles à notre vision de la société dans son ensemble, aujourd’hui, au-delà de la symbolique, « être intellectuel » ne fait pas manger !

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Faut-il instaurer un numerus clausus par poste disponible ?

Il y a, quelque part dans la boucle, un problème entre besoins de la société et le cursus SHS des Universités. Toutefois, doit-on uniquement parler d’utilité économique et professionnelle lorsqu’on parle d’enrichissement, de culture et d’intellect ? Je n’en suis pas convaincue…

L’histoire de l’art doit-elle être un cursus complémentaire et non plus majoritaire ?

Au-delà de la passion, cette question des débouchés en SHS est difficile à aborder, à comprendre et à assumer… Elle entraîne dans son sillage beaucoup de colère et de frustration. Vous êtes nombreux à vous interroger sur les possibilités d’un double cursus, d’une licence ou d’un master pro…

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Les Sciences Humaines sont-elles attractives ?

Professionnels, Universitaires, Étudiants… à qui la faute ?

Ce problème de débouchés est-il le fait d’une paresse étudiante ou d’une inaction universitaire ? Qui ferment les yeux sur quoi et qui ne veut pas voir la réalité en face ? On pourrait passer un temps fou à chercher les coupables, mais est-ce vraiment utile ?

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Entre manque d’attractivité, non-dits, préjugés et doxa… le monde universitaire est un microcosme difficile à ouvrir, à intégrer et surtout à changer… L’université n’est-elle qu’une sorte de bulle hermétique produisant en boucle les futurs professeurs dont elle seule a besoin, rejetant au passage les étudiants non retenus dans la nature sauvage et imprévisible de l’insertion professionnelle.

Faut-il continuer à trouver des solutions insatisfaisantes pour maintenir les filières ?

Pour les plus chanceux, un poste à l’Université représente le Graal d’un cursus académique. Et pourtant, même si le nombre des étudiants augmente, le nombre de postes, lui, diminue toujours. Inéluctablement, la pression et la concurrence progressent aux portes des Universités. Pourtant, une fois que l’on fait partie de ce club à l’abri des dangers extérieurs, on stagne confortablement et il est difficile de ne pas reproduire la posture des aînés. Alors : est-il raisonnable qu’étudiants et enseignants se complaisent dans un schéma qui menace l’existence même de leur structure ?

Arrêtons de faire miroiter d’hypothétiques postes

Non seulement on ne parle jamais de la difficulté de devenir maître de conférences ou conservateur des musées, mais on évite soigneusement de parler de débouchés dans le secteur privé et public hors du domaine de la Culture et de l’éducation… Le sujet est enfoui, délibérément ou naïvement, et cela génère beaucoup d’indignation chez les diplômés qui ne parviennent pas à décrocher le poste de leurs rêves. Et encore, je ne parlerais pas ici du manque de transparence, des connivences et des manœuvres pour créer ou pourvoir un poste ?

👉 Devenir maître de conférences : quelles sont vos chances au recrutement ?

Un secret de polichinelle donc…

Jouer franc-jeu dès l’inscription en Licence sur les perspectives d’emploi ? Force est de constater que ça n’est pas le cas ! Introduisons franchement le professionnel dans les amphis pour ouvrir toutes les portes et assumer ce cursus qui est de plus en plus difficile à valoriser. À quand un véritable accompagnement à l’insertion professionnelle qui présenterait des débouchés clairs et surtout accessibles ? Et s’il y en a un (l’espoir fait vivre), à quand un travail de fond pour sensibiliser les entreprises aux profils SHS ?

« Avec ton doctorat, tu ne sais pas ce qu’est la vraie vie »

Les doctorants ne jouissent pas d’une belle réputation auprès des entreprises privées. Mais à qui la faute ? À l’instar d’un maçon ou d’un comptable, on peut se demander quelles sont les compétences réellement exploitables d’un diplômé en Sciences Humaines et à plus forte raison d’un Docteur ?

« Vous êtes trop diplômée ? », « Les contraintes de temps et d’argent vous sont inconnus tout comme les valeurs de monde de l’entreprise ? », « Vous ne voulez pas évoluer ou monter en grade ? » « Vous avez horreur de sortir de votre zone de confort ? »

Et pourtant, enfermer une personne dans son diplôme au mépris de la réalité des parcours de vie n’est-il pas désuet aujourd’hui ? Faut-il repenser entièrement la structure des filières en fonction des besoins réels de la société ? Actuellement, les relations entre entreprises privées et Universitaires sont plus que tendues, il serait peut-être tant d’user d’un peu plus de tact et d’ouverture.

👉 Débouchés : à quoi ça sert Histoire de l’art aujourd’hui ? 

Non sans hypocrisie, les Universités poussent les étudiants à briguer les carrières académiques, muséales et éducatives… en faisant parfois culpabiliser ceux qui ont l’audace de s’aventurer sur des terres plus hospitalières. Je grossis volontairement le trait, car il faut le reconnaître, quelques étudiants en SHS deviennent occasionnellement un atout dans certaines entreprises privées et inversement, mais c’est toujours une minorité.

Alors, comment redorer le blason des étudiants en Histoire de l’art dans un pays où le tourisme et la culture sont portés en estime ? Comment faire pour que les étudiants en SHS ne soient plus considérés comme d’inlassables rêveurs ?

Faut-il supprimer les facs de Sciences Humaines ?

👉 Si vous avez des réponses à ces (très, trop) nombreuses questions, je suis évidemment preneuse. N’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires, on en discute ensemble. Et pour plus de conseils, rendez-vous dans la rubrique “Métiers et Portraits” de Place plume.

Image principale : Joseph Ducreux, Le Discret,

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